Frank Ntilikina, joueur d'origine Rwandaise: «Être drafté par les Knicks, c'est une bénédiction»

Dans un texte publié sur le Players Tribune, Frank Ntilikina (19 ans), le rookie français d'origine Rwandaise des Knicks, raconte sa première discussion avec le plus grand joueur de l'histoire, Michael Jordan.

À trois semaines de ses débuts NBA, sous le maillot de New York -et possiblement dans l'habit du meneur titulaire des Knicks-, Frank Ntilikina (19 ans) s'apprête à se retrouver sous le feu des projecteurs. Et pour mieux se faire connaître du public américain, il a choisi de publier un texte sur le site The Players Tribune, qui donne la parole aux athlètes, et dans lequel il a choisi de conter son parcours, mêlé à sa première rencontre avec le «GOAT» (greatest of all time, le plus grand de tous les temps), Michael Jordan.

«C'est un peu comme aller à l'église et voir Dieu»

«Je ne savais même pas que j'allais le rencontrer, je n'étais personne, juste un mec normal. Un joueur maigrichon de 16 ans qui vient de Strasbourg, raconte-t-il. J'étais invité pour jouer le '"Jordan Brand Classic" (un match d'exhibition, ndlr), mais je n'imaginais pas une seconde qu'on allait vraiment voir Jordan. C'est un peu, disons, comme aller à l'église et voir Dieu (...). Je me dis, OK, je dois lui poser une question. C'est ma chance. Mais je suis très timide, pétrifié. Je tremble, j'ai une petite voix. Mais je parviens à lui dire : "Bonjour Michael. Pourrais-je vous demander quelle est la clé de votre succès?"

Il me regarde. Il prend son temps. Je m'attends à ce qu'il réponde comme tout le monde qu'il faut travailler dur. C'est MJ. Il va me dire de travailler plus dur que les autres, c'est certain. Mais il me répond un autre truc, qui m'a surpris, et auquel je pense tous les jours, toutes les semaines, tout le temps (...). Il me dit : "Ce que tu dois faire, c'est d'aimer le basket. Une fois que tu aimeras le basket plus que n'importe quoi d'autre au monde, tu seras prêt à te sacrifier. Tu seras prêt à te lever tôt. Tu seras prêt à faire le nécessaire pour être le meilleur. Mais dans un premier temps, tu dois l'aimer, vraiment." Cela semble évident, mais plus j'y pense, plus cela fait sens dans ma vie (...). Aujourd'hui, je ne sais pas ce qui arrivera en NBA, mais je sais que j'aime le basket plus que tout.»

Ntilikina : «Être drafté par les Knicks, c'est une bénédiction»

Dans ce texte touchant, le jeune strasbourgeois, raconte également sa jeunesse, son départ du Rwanda alors qu'il n'avait que trois ans, et la découverte, plus tard, de la guerre qui a frappé ses parents ; de son amour pour la NBA qui le poussait à se lever la nuit pour regarder les matches avec ses deux grands frères, Yves et Brice ; du grand soir de la draft, lors de laquelle les Knicks l'ont sélectionné en 8e position. «J'étais bien, jusqu'à ce que je puisse rejoindre ma famille en coulisses : là, j'ai pleuré, écrit-il. Dans l'avion du retour, j'ai dit à ma mère : 'tu peux te détendre, tes trois fils ont atteint leur rêve désormais'. Moi, je ne peux pas me détendre. Mon rêve débute maintenant. Je m'apprête à jouer au basket dans la plus belle ville du monde».

Frank Ntilikina, joueur d'origine Rwandaise: «Être drafté par les Knicks, c'est une bénédiction»

NBA – « MERCI, GOAT » : LA SUBLIME LETTRE OUVERTE DE FRANK NTILIKINA

« Merci, GOAT.

Michael Jordan m’a dit la chose la plus incroyable que je n’ai jamais entendue.

Je n’avais aucune idée que j’allais le rencontrer. Je n’étais personne. Enfin, pas personne. J’étais juste un mec normal. Seize ans. Un jeune joueur frêle de Strasbourg, en France. J’avais été invité à venir jouer au Jordan Brand Classic.

C’était ma première venue aux Etats-Unis, et l’idée que je me faisais de New York City était celle des vidéos hip-hop et de la série « Friends ». Mes frères regardaient ça tout le temps. Joey, Monica, Chandler. J’ai toujours aimé l’idée de l’Amérique.

Je me rappelle que nous avons atterri à JFK et nous conduisions dans Manhattan, et ça paraitra peut-être idiot, mais je trouvais ça tellement cool de voir tous ces taxis jaunes sur l’autoroute. Nos taxis ne sont pas jaunes en France. Taxis jaunes avec les lettres noires, c’est ça l’Amérique pour moi. Ensuite j’ai vu les gratte-ciel au loin et je me suis dit « Wow, je suis vraiment là. Je touche mon rêve du doigt ».

Je savais que ça s’appelait le Jordan Brand Classic, mais dans ma tête, jamais je n’aurais pensé voir Michael Jordan. C’est comme aller à l’Eglise et penser voir Dieu, vous voyez ? C’est Jordan.

On arrive donc à l’arène à Brooklyn, et il y a quelques joueurs présents. On joue un peu, et puis quelqu’un nous emmène dans une petite pièce. On attend peut-être cinq minutes, et personne ne sait ce qu’il se passe. Peut-être que la presse veut nous parler de quelque chose ? On attend, on attend…

Et Michael Jordan rentre dans la pièce. Le GOAT. Il est là. Je suis… Je peux dire des gros mots dans Player’s Tribune ? Ok, alors je me dis « Oh putain, MJ ». C’est marrant mais ma première réaction était « Mon Dieu, il a changé ».

Je ne le voyais pas comme un mec un peu âgé, vous voyez ? Je le connaissais de YouTube. Il commence à parler aux joueurs en disant « Bienvenue à New York », tout ça. Et ensuite il fait le tour de la pièce, il serre quelques mains. Et je me dis « Ok, tu dois lui poser une question, c’est ta chance ». Alors je dis « Salut Michael, si je peux te demander, quelle est la clé de ton succès ? »

MJ me regarde, il prend une seconde. J’étais sur qu’il allait me dire ce que tout le monde me dit quand je pose la question. Ils parlent tous de travailler dur. C’est MJ. Il va me dire de travailler plus dur que n’importe qui, à 100%.

Mais il ne dit pas ça. Il dit quelque chose de très surprenant. J’y ai pensé toute la journée, toute la semaine, j’y pense encore aujourd’hui. Vous savez ce qu’il m’a dit ? Et bien vous attendrez ! Si je le dis maintenant, vous allez fermer la page, retourner sur Instagram ou ailleurs. Je sais comment ça se passe, je ferais pareil. Mais vous devez entendre d’autres choses en premier pour comprendre pourquoi la réponse de MJ était si incroyable pour moi. Ca ne ferait pas sens si je ne vous parle pas du Rwanda, de NBA 2K, et d’autres choses…

La NBA était mon rêve. Mon rêve. Ma famille est arrivée en Europe en provenance du Rwanda pendant la guerre. Ma mère s’est achappée avec mes deux grands frères, Brice et Yves, avant même que je sois né. Ils sont d’abord allés en Belgique, puis en France quand j’étais petit. Pendant longtemps, je n’ai pas su ce que ma famille avait subi pendant la guerre. Dans ma tête, j’étais juste un petit Français. J’aimais jouer aux jeux vidéos et j’adorais le basket. Mes frères m’emmenaient au terrain pour jouer des 1 contre 1, et ils m’explosaient. Mais au moins, aux jeux vidéos, des fois c’est moi qui les éclatais.

Tout le temps, on trash talkait. J’aimais tellement le basket. Je ne sais pas pourquoi, j’aimais juste. Je voulais toujours rester debout pour voir les matchs NBA avec mes frères, mais ma mère refusait. C’était une infirmière, et elle bossait comme une malade. Elle avait deux endroits différents où elle travaillait, alors quand elle arrivait à la maison elle cuisinait et elle allait se coucher. Et quand elle dormait, ça ne rigolait pas. Je me rappelle des finales NBA 2007, j’avais 8 ans et je voulais tellement regarder. C’était les premières finales de LeBron, contre Tony Parker et les Spurs. Je devais regarder. J’ai supplié ma mère. Elle a dit non. Je suis allé me coucher, mais je savais que mes frères le regardaient, alors je n’arrivais pas à m’endormir. Je n’arrêtais pas de sortir de ma chambre tout triste, en les suppliant. « Non, va te coucher ! ». Je les supplie, supplie encore… A force, je les ai tellement saoûlés qu’ils ont dit « Ok, tu peux regarder, mais tais-toi, ne fais pas de bruit ! ». On ne pouvait pas réveiller maman. Alors on a regardé tout le match avec le volume très bas, sans faire de bruit. Tim Duncan faisait des trucs fou et on était comme des dingues… mais en silence. Vous savez, agitant nos bras, s’attrapant les uns les autres genre « T’as vu ça ?? », mais tout doucement.

C’est un grand souvenir pour moi. Même à 8 ans je savais que je voulais jouer en NBA un jour. Mes frères soutenaient vraiment ce rêve, mais d’une manière bizarre si vous ne les connaissez pas. Genre quand on allait au terrain, quand je dis qu’ils m’explosaient, ils m’explosaient, mais vraiment ! Sans pitié. Des grands contres comme Dwight Howard. Ils disaient « Ok, si tu veux y arriver, tu dois travailler sur ça, tu dois jouer de telle manière, être costaud… » C’était mes frères. Je les trouvais tellement cool. Mais je n’avais aucune idée de comment ils travaillaient dur. Un jour, je n’oublierai jamais, je voulais jouer à 2K. Je suis allé dans la chambre de Brice, et sa porte était fermée. Je l’ouvre, et je lui dis « Allez, on joue ! » Il répond « Non, je fais mes devoirs ». Je vais dans la chambre dans mon autre frère, il dit la même chose. Je suis genre « Quoi ? Ils sont ouf, c’est 2K time ! ». J’étais seul, alors je suis parti jouer au terrain. Je suis revenu quelques heures après, et leurs portes étaient toujours fermées. J’ouvre la porte de la chambre de Yves. Il dit « Je bosse toujours ». Je dis Comment ça ? Pourquoi tu bosses si dur ? ». Il répond « Médecine ». Et je me dis « Médécine ? Mon frère ? »

Ils restaient dans leurs chambres toute la soirée, ils ne sortaient que pour manger. Et je me rappelle manger avec eux et ma mère, et tout le monde était si fatigué. Et je me suis dit « Ok, c’est comme ça qu’il faut bosser ». Ce que je ne comprenais pas, c’était d’où cette mentalité venait. Je savais qu’ils venaient du Rwanda et qu’ils voulaient une vie meilleure, mais à chaque fois que j’en parlais à mes frères, ils me disaient « Il vaut mieux que tu ne saches pas. Oublie ».

Je savais qu’il y avait des livres sur le Rwanda et la guerre sur l’étagère de mon beau-père. Un jour, j’y suis allé et j’ai ouvert ce grand livre. Je ne comprenais pas tout, mais j’ai vu toutes ces photos de la guerre… Des cadavres sur tout le sol. Pas des soldats. Des femmes et des enfants. Et c’est tout ce que j’avais à voir [pour comprendre]. J’ai fermé le livre et je l’ai remis. Et je me suis juste dit « Oh mon Dieu, ma mère et mes frères étaient là ? Ils ont vraiment vécu ça ? »

Je n’ai rien dit à personne pour le livre. J’ai fait comme si je ne l’avais jamais ouvert. Mais quand j’ai vu cette photo, j’ai vraiment commencé à comprendre pourquoi tout le monde dans ma famille travaillait si dur. J’ai essayé de faire la même chose, mais avec le basket. Quand j’ai eu 12 ans, je suis allé dans une école qui se spécialisait dans le basket, et ils ont commencé à me parler d’équipes pro en France, et de ce qu’il fallait faire pour arriver à ce niveau. Je me suis dit « Ok, c’est la première étape ».

A 15 ans, j’ai signé avec la SIG Strabsourg, et j’ai commencé à jouer pour l’équipe pro très vite après ça. Ensuite, à 16 et 17 ans, j’ai pu jouer à l’étranger dans le tournoi FIBA U18 et le Jordan Classic, et même à Toronto For Basketball Without Borders. Je gagnais bien ma vie – rien de fou, mais assez pour ne pas m’inquiéter. Alors j’ai dit à ma mère de lever le pied. Je lui ai dit « Tu dois arrêter de travailler à deux endroits. Relaxe un peu ». Et je n’oublierai jamais ce qu’elle m’a dit. Elle m’a dit « Je m’arrêterai quand tous mes enfants auront atteint leur rêve ». J’ai dit « Maman, Yves est chirurgien, Brice est kiné, je suis un joueur pro. On y est ». Elle m’a dit « Ca n’est pas ton rêve. Ton rêve est de jouer en NBA. Je lèverai le pied quand tu auras atteins ce rêve ».

Maintenant, on arrive à mon moment préféré de l’histoire. Pas MJ. Pas encore.

On arrive à la Draft 2017 à Brooklyn. C’était fou parce que la nuit d’avant, mon équipe jouait le match 4 des finales de Pro A ! Je ne voulais  pas les laisser tomber, mais je ne voulais pas non plus manquer le meilleur moment de ma vie. Alors j’ai sauté dans un avion avec ma famille juste après le match et on est allés de Paris à New-York. C’était comme trois ans auparavant. On arrive à JFK. On voit les taxis jaunes. Les buildings… Mais maintenant je vais être drafté en NBA. C’est fou.

Je n’avais aucune idée d’où j’allais être pris. J’avais vu sur Twitter que les Knicks étaient intéressés, mais je savais qu’ils suivaient moi et d’autres joueurs. Et je ne voulais pas me monter la tête, vous voyez ? Je ne voulais pas être déçu. Alors quand on est arrivés, j’ai dit à mon agent « Quoiqu’il arrive, ne me dis rien ! Je sais que quelqu’un va vendre la mèche sur Twitter, et je ne veux pas gâcher le moment. Laisse-moi juste l’entendre de la bouche d’Adam Silver ». Mon agent est genre « Allez… », et je dis « Non ! Sérieusement, ne me dis rien ».

La draft commence, et Adam Silver vient au podium. C’était… Comment je décris le feeling ? C’était… Quand j’avais 13 ans, je regardais la draft 2012 à la télé, et quand Anthony Davis a été sélectionné, j’ai pris une photo et mis su mon Insta « Là où les rêves se réalisent ». Et maintenant j’y suis pour de vrai. Mes frères rigolaient, parce que j’étais tout stressé. J’étais pas serein du tout ! Mon agent avait ce petit carnet. Quand Adam Silver s’apprêtait à aller sur le podium annoncer un joueur, il avait des nouvelles sur son téléphone e rayait un nom de sa liste. Choix 1. Je le vois rayer un nom. Fultz. Numéro 2, je le vois rayer un nom. Lonzo.

J’essaie de ne pas le regarder, mais je regarde du coin de l’œil, je ne peux pas m’en empêcher ! Choix 3. Il raye un nom. 4, 5, 6… Minnesota avait le 7. Ils échangent le pick à Chicago, l’agent raye un nom. Ils choisissent Lauri. Les Knicks sont les suivants.

Tout d’un coup, je le vois rayer un autre nom… puis fermer son carnet. Je suis genre « … !!! » J’avais mon téléphone dans ma poche. D’un coup il se met à exploser, il vibre non-stop. Je suis genre « … !!!!!!! ». Je regarde droit devant, je dis à ma famille « taisez-vous, ne dites rien ! » Adam Silver vient sur la scène : « Avec le 8ème choix de la Draft, les New York Knicks choisissent… FRANK… J’ai tenu jusqu’à que je sois dans les coulisses avec ma famille. Puis j’ai pleuré.

On devait rentrer en France la nuit même pour que je puisse jouer la finale, et une fois le décollage effectué, j’ai dit à ma mère « Ok, tous tes fils ont réussi leurs rêves. Tu peux lever le pied ». Elle m’a dit « Ok, maintenant je peux me relaxer ».

Moi, je ne peux pas. Mon rêve débute maintenant. Je vais jouer au basket dans la plus belle ville du monde.

Alors maintenant, je peux vous dire que ce MJ m’a dit quand j’avais 16 ans. J’ai dit « Salut Michael, quelle est la clé du succès ? »

Il a réfléchi. Puis il a dit « Ce que tu dois faire, c’est aimer le basketball. Tu ne peux pas être un très grand si tu n’aimes pas sincèrement le jeu. Une fois que tu aimes le basket plus que quiconque dans le monde, tu seras prêt à sacrifier. Te lever tôt. Tout faire pour être le meilleur. Mais d’abord, tu dois vraiment l’aimer »

Ca parait simple, mais plus j’y ai pensé, plus ça faisait du sens dans ma vie. Beaucoup de gens me demandent « A ton avis, tu vas être bon à quel point ? Quelles sont tes limites ? » Je ne connais pas la réponse. Je ne sais pas ce qui va arriver en NBA. Mais je sais que j’aime ce jeu plus que tout.

Alors voilà, vous savez. C’est pour ça que c’est la légende. J’ai pensé à ce qu’il m’a dit ces trois dernières années.

Merci pour le conseil, Mr Jordan.

Merci, GOAT »

Source : The Player’s Tribune

Frank Ntilikina, joueur d'origine Rwandaise: «Être drafté par les Knicks, c'est une bénédiction»
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