David Stern, à gauche, et Patrick Ewing, future star des Knicks en 1985 - NBA.com/Getty Images
David Stern, à gauche, et Patrick Ewing, future star des Knicks en 1985 - NBA.com/Getty Images

Il y a trente ans se tenait la première draft NBA par système de tirage au sort. Depuis, les théories du complot courent toujours…

De notre correspondant à New York
Tapez «draft 1985» dans Google et, passé Wikipedia, NBA.com et deux sites classiques de référence, vous tombez sur une vidéo Youtube «La loterie 1985 truquée». Forcément, vous cliquez sur lecture pour en (sa)voir un peu plus et vous découvrez un jeune David Stern, récent nouveau commissionner de la NBA, sortir l’enveloppe déterminant quelle équipe pourra choisir en premier parmi les nouvelles recrues. Un détail saute aux yeux : le coin de l’enveloppe tirée est plissé ! Pas étonnant, donc, que les articles suivants dans le moteur de recherche soient pratiquement tous dédiés à l’analyse de l’une des plus grandes théories du complot de l’histoire du sport.


Il faut dire que les prémices sont parfaits : les Knicks sortent d’une mauvaise saison. Le Madison Square Garden a souvent été à moitié vide. New York est le plus gros marché de la ligue américaine, qui elle-même a besoin d’un grand bol d’air, après une crise qui a failli voir l’éviction de 6 de ses 23 équipes deux ans plus tôt - sans parler d’un article du Los Angeles Times de 1982, estimant que 75% des joueurs étaient toxicomanes -. Or Patrick Ewing, « l’athlète le plus reconnu avant d’entrer chez les pros» selon le magazine Sports Illustrated de cette année-là, va être le premier choix et attirer les foules, c’est certain.


Patrick Ewing va aller aux Knicks, c’est tout arrangé
— Un dirigeant de la NBA


Or le New York Times avait écrit avant la loterie qu’il y avait «un fort sentiment autour des officiels de la ligue et des publicitaires télévisuels que la NBA bénéficierait le plus si Ewing atterrissait dans un uniforme des Knicks». En plus, le contrat avec la chaine CBS sera renégocié après la saison 1985-1986… Même dans le milieu, les rumeurs grimpent. «J’étais avec quelques gars de la NBA et un haut placé - que je ne nommerai pas - était convaincu à un million de pour cent de ce qui allait se produire : "il va aller aux Knicks, c’est tout arrangé". Je ne l’ai pas cru ce jour-là», révèle ainsi Stan Kasten, General Manager des Atlanta Hawks à l’époque. Sauf que c’est bien l’équipe de Big Apple qui hérita du premier choix, lançant une suspicion désormais trentenaire…

David Stern a-t-il vraiment maquillé l’affaire ? Certes, sa nervosité crève l’écran. Et puis, l’enveloppe est bien pliée, après avoir rebondi - exprès ? - à l’intérieur de la bulle géante dans laquelle elle fut introduite. Mais comment expliquer que le commish arrive à choisir précisément celle-ci, aussi vite, parmi les sept introduites ? Une autre vidéo Youtube essaie de disséquer le processus, commentée par un magicien expert des jeux de mains, qui ne tire aucune véritable conclusion. Mieux, certains affirment que l’enveloppe avait été mise au frigo, afin que Stern puisse la détecter sans problème…

Bref, la rumeur court toujours. Et pas que parmi les extrémistes. Chris Ballard, journaliste pour Sports Illustrated, a ainsi mené l’enquête dans le monde de la NBA. Agents, personnel de franchises, beaucoup restent convaincus du truquage : « c’est un sentiment très fort, environ 30% y croit », affirme une source anonyme. Surtout que l’opération, une première télévisuelle, fut un véritable succès, qui engendra beaucoup de billets verts derrière. À la fois une nouveauté et le début d’une révolution dans le monde du sport, ou tout devint spectacle grâce au petit écran.


Rien que dans les sept années suivantes, l’audience des salles n’a fait que croître - pour des niveaux à chaque fois record - les ventes de merchandising ont plus que quadruplé et la valeur des franchises a triplé. Sans parler des revenus télévisuels, multipliés par 6 ! Organisée à la mi-temps d’un match, la loterie faisait même plus d’audience que ce dernier… Désormais, une émission lui est même dédiée.


David Stern : plus roublard que Sepp Blatter ?
Et si cette prospérité, encore plus grande aujourd’hui, était menacée par des révélations sur cette falsification supposée ? Pratiquement tous les ans depuis, de nouvelles théories, rumeurs et mini-scandales entourent l’événement : la nouvelle franchise des Orlando Magic qui gagne deux fois de suite, les Washington Wizards qui obtiennent le premier choix en 2001, juste après que Michael Jordan devienne co-propriétaire, les Cleveland Cavaliers en 2011, 2013 et 2014, après que LeBron James avait quitté l’Ohio (comme lots de consolation ?). On le voit avec Sepp Blatter, même les plus puissants peuvent difficilement résister à ce genre d’affaire. Au contraire, tout le génie de David Stern repose peut-être sur leur entretien.


Lorsqu’il était encore à son poste, ses réactions sur la question changeaient constamment : en 1985, il plaisantait face aux premières questions de la presse sur le sujet «tant qu’ils écrivent nos noms correctement…» ; plus tard, il choisit la dérision «c’est de la folie, ridicule» pour le New York Times ; voire l’intimidation «vous voulez vraiment m’accuser de délit ?» face au Daily News ; ou carrément l’agression, lorsque le présentateur Jim Rome insista un peu trop «et vous, vous avez arrêté de battre votre femme ?» (une invention totale). Mais aujourd’hui, le retraité lâche du lest, lorsque Chris Ballard lui demande si tout cela n’était pas justement une manière d’entretenir le mythe, pour que l’on continue de parler de «sa» NBA. Après tout, c’était dans son intérêt … «C’est vrai», admet-il. Comme quoi, la roublardise de l’ancien dirigeant est vraiment sans fin.

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